Et pour voir le projet que ma binôme Solenn et moi avons réalisé, cliquez ici : vous pourrez voir tournoyer le "petit poisson de Brune" !

Franz von Stuck (1863-1928), "Sisyphe", 1920
(c) Éditions du Rouergue
Les illustrations ne sont pas forcément d'un accès facile, et pourtant elles sont terriblement intrigantes. Le personnage principal est dessiné au crayon noir. Son visage est expressif et disproportionné, presque trop réaliste sur ce corps gris et noueux. Le gris du crayon contraste avec les couleurs, douces et tendres, utilisées pour figurer le monde environnant. Dans cette vie grise naissent des situations insolites et des objets hors du commun. Ainsi, au fond de la tasse à thé de Monsieur Personne nagent des nuages et dans les tiroirs grandissent des plantes grimpantes.
(c) Éditions du Rouergue
On devine qu'il y a chez Monsieur Personne ce brin de fantaisie et de rêve qui fait qu'il ne ressemble à personne et qu'au fond de sa vie grise se cache une vie magnifique.
(c) Éditions du Rouergue
Monsieur Personne est un très bel album sur la vieillesse et la solitude, mais aussi sur le rêve et la magie. Avec des images décalées et un texte poétique, Joanna Concejo nous suggère l'idée que derrière les apparences se cache un monde merveilleux et pourtant insaisissable.
Grand et Petit est un autre album illustré par Joanna Concejo, mais écrit cette fois-ci par Henri Meunier et publié à L'Atelier du poisson soluble. Un couple a un bébé. Mais en même temps que ce bébé tout petit naît un bébé géant. Les deux enfants vont grandir ensemble et devenir complices. Mais tandis que petit grandit, grand, lui, devient petit... jusqu'à devenir si minuscule qu'on ne peut plus le voir avec les yeux !
(c) L'Atelier du poisson soluble
L'histoire de ces deux frères que tout sépare et tout rapproche en même temps est surprenante... et pourtant vraiment attachante. C'est une beau récit sur l'amour fraternel et sur le fait de grandir. Là aussi, le style de Joanna Concejo, avec ces visages dessinés au crayon noir, est bien caractéristique. A la fois réaliste et poétique, dérangeant et séduisant.
Une belle découverte !
Il était une fois une gentille et jolie princesse prénommée Éva. Elle vivait dans un grand et beau château dans une verte et printanière campagne. Son père était un roi qui n'était pas très riche, mais qui était aimé de tous ses sujets. Sa mère oubliait souvent d'être reine et préférait être maman et elle passait ses journées à préparer des crêpes à sa fille. Bref, tout le monde était heureux. Le roi aimait sa fille, sa femme et son royaume (verdoyant). La reine aimait sa fille, son mari et ses crêpes (au chocolat). Les sujets aimaient le roi, la reine, la princesse et les crêpes de la reine (mais seulement celles à la confiture de mûres). La princesse aimait le roi, la reine, et les crêpes (au chocolat mais aussi à la marmelade d’orange). Bref vous avez compris. Tout le monde aimait tout le monde. Et ceux qui n'aimaient personne s'aimaient malgré tout eux-mêmes, ce qui n'était pas si mal. C'était le meilleur des mondes possibles dans cet heureux royaume qui avait pour nom « Monade-Land ».
Seulement voilà. La princesse, au milieu de tout cet amour heureux, était très triste. C'était une belle et poétique tristesse. Mais c'était une tristesse tout de même. Car la princesse Éva s'ennuyait : elle se barbait, elle s'embêtait, elle se rasait, elle se lassait. Elle s'emmerdait, quoi. Elle passait ses journées à soupirer, la larme à l'œil : « J'ai des parents qui m'aiment et j'ai des crêpes à tous les repas, mais je n'ai pas d'histoire. Une crêpe ne remplace pas des aventures. Je n'ai rien à vivre, rien à sentir, rien à découvrir ! » Elle connaissait la célèbre maxime d’un grand écrivain russe : « les gens heureux n'ont pas d’histoire ». Et elle était malheureuse d'être aussi heureuse. Elle aurait voulu pouvoir transformer sa vie en roman, et ses rêves en poèmes. Mais, comme rien ne lui arrivait (à part la fournée quotidienne de crêpes), les pages de son journal intime restaient aussi blanches que les neiges de l’Alaska et son cœur aussi glacé que les banquises du Groenland. Elle avait tout, mais il y a des richesses qui ne remplissent pas une âme. Elle n’avait plus rien à espérer, mais parfois l’espoir nourrit les imaginations asséchées. Au fond de son ennui, elle se cherchait en vain une histoire.
Un jour, la princesse décida solennellement que son ennui profond ne pouvait plus continuer de la ronger et elle pensa qu'il fallait quitter le château de son enfance. Elle se dit intérieurement : « Je décide solennellement que mon ennui profond ne peut plus continuer de me ronger », ajoutant d'un ton assuré : « Je vais quitter le château de mon enfance !».
Le lendemain, après avoir dit adieu à son père le roi, embrassé sa mère la reine, et entassé au fond de son sac à dos une provision conséquente de crêpes au chocolat en poudre (plus pratiques pour le transport), elle s’en alla sur les routes. Bientôt, elle fut loin du royaume de Monade-Land. Elle parcourut des chemins caouteux, rocailleux, sableux, mouvants, bitumeux. Elle traversa des mers salées, déchaînées, chavirées, mazoutées. Elle vola à travers des airs ensoleillés, musicalisés, bleutés, ennuagés.
Après avoir égrainé des milliers de kilomètres, Éva décida un beau jour d'automne qu'elle était fatiguée et qu’elle ne pouvait plus continuer son existence errante. Elle avait épuisé sa réserve de crêpes. Elle regarda autour d'elle : elle était dans une petite ville froide et inconnue. Mais elle se dit que désormais ce serait sa ville. La princesse trouva une jolie maison lui rappelant le vieux château de ses parents. Puis elle s’acheta un four, de la farine et du lait et se mit à faire des crêpes, pour combler la faim creusée par la nostalgie maternelle. Toute occupée à ses crêpes, elle oubliait de penser – et donc elle oubliait d'être malheureuse et de s'ennuyer.
Mais un matin, la farine manqua. [...]