jeudi 26 mars 2009

La chasse aux mots

Hier soir, juste avant d'éteindre l'ordinateur pour aller me coucher, je lis le gentil commentaire de San Tooshy à mon texte un peu gris d'hier. Quelques lignes, avec au milieu, une petite idée. L'heure qui a suivi, en me tournant et me retournant dans mon lit, j'ai compris que les mots que je croyais partis étaient revenus et que la petite idée de San Tooshy allait conquérir mon insomnie !

Et voilà aujourd'hui, j'ai fermé les dossiers importants du travail, ouvert une page blanche dans Word et écrit une toute petite histoire. Non, non, cette histoire n'est pas autobiographique : la preuve, c'est que dans le ciel, point de soleil... juste de gros nuages gris !

Merci, San Tooshy, pour ton idée !

***

La chasse aux mots


Madame Moun est écrivain. Son métier, c’est de dompter les mots pour les enfermer dans des pages blanches. Lorsqu’elle a attrapé un mot avec le bout pointu de sa plume, madame Moun lui donne un rôle. Impérieusement, elle commande : « Toi, tu seras sujet ! Et toi, verbe ! Quant à toi, là-bas, tu as une tête de complément du nom ! » Les ordres sont donnés avec tant d’autorité que tous les mots obéissent à madame Moun au doigt et à l’œil. Docilement, ils viennent s’attacher les uns aux autres et, valeureux soldats, s’alignent en rangs serrés sur la blancheur du papier.
Aujourd’hui, le soleil est venu toquer à la fenêtre du bureau de madame Moun et un rayon a fait jouer son ombre sous la plume de l’écrivain. Le papier blanc est devenu éclatant et les mots, dans cette blancheur lumineuse, paraissaient tout pales. Mais les mots n’ont rien dit, et ont continué de s’aligner sagement sous les doigts de leur auteur.
Tous les mots, sauf un.
Un tout petit mot, un mot minuscule, un mot de rien du tout s’est faufilé doucement, sur la pointe des lettres. Sans rien dire, il a glissé le long de la feuille de papier… puis il a filé !
Hop, de l’autre côté de la fenêtre, le mot s’est envolé !
Hop, très loin dans le jardin, le mot s’est évadé !
Hop, entre les nuages et les fleurs de printemps, le mot s’est évaporé !
Devant son bureau, madame Moun n’a rien vu et continue de commander à sa troupe de mots. Or, depuis que le tout petit mot s’est enfui, il y a dans une phrase un tout petit vide. Un vide minuscule, un vide de rien du tout. Mais un vide suffisamment grand pour qu’un deuxième mot vienne s’y introduire. Tout doucement, celui-ci se laisse glisser sur le papier, et, en bondissant sur ses lettres de derrière, quitte la feuille et enjambe la fenêtre.
Hop, le deuxième mot s’est enfui !
Deux mots sont partis, et maintenant dans la phrase que madame Moun trace sur le papier, il y a un vide un peu plus grand. Alors, un troisième mot vient s’y glisser. Puis un quatrième, puis un cinquième. Puis une phrase entière. Puis un paragraphe.
Hop, par la fenêtre, tous les mots de madame Moun s’envolent !
Hop, entre les brins d’herbes, les coquelicots et les feuilles des arbres, tous les mots filent loin, très loin du papier de madame Moun !
Madame Moun est en colère. Sur son papier, il n’y a plus rien d’autre que l’éclat du soleil. Alors, devant sa page blanche, madame Moun crie après les mots infidèles :
– Maudits mots, où êtes-vous tous partis ?
Nul ne l’entend, nul ne répond. Les mots ont bien autre chose à faire qu’à obéir à la tyrannie de l’auteur furieux ! Les adverbes se font bronzer insolemment sur les pierres chaudes de l’allée. Quelques adjectifs se sont enroulés dans le nid des hirondelles, tandis que d’autres sautillent dans la luzerne avec les lapins. Les verbes, toujours actifs et intrépides, descendent le courant de la rivière, calés sur une feuille d’érable. Et à l’ombre du grand saule pleureur, quelques pronoms amoureux effeuillent la marguerite.
D’un geste brusque, madame Moun a posé sa plume sur le papier déserté. Elle va dans la grange et attrape un filet à papillon. Là voilà maintenant dans le jardin qui court après les mots volants !
Madame Moun saute.
Madame Moun bondit.
Madame Moun plonge.
Au bout de son filet à papillon, les mots les plus maladroits se font emprisonner : deux noms communs qui ont oublié d’être propres, un verbe un peu trop passif qui se laisse conjuguer et un adverbe dormant paresseusement avec une proposition relative… Enfin, madame Moun a attrapé assez de mots pour former une phrase entière. Du bout des doigts, elle attrape un à un les mots rebelles. Délicatement, elle les dépose dans son mouchoir, puis revient devant la feuille de papier blanc.
Mais maintenant que les mots ont goûté à la liberté, impossible de revenir s’enfermer dans le cadre serré d’une feuille blanche ! Un à un, les mots, de nouveau, s’envolent. Les noms communs s’enfuient derrière un buisson, le verbe s’évade avec un papillon et l’adverbe file avec une préposition qui passait par là.
Rien. Il n’y a plus rien sur le papier blanc de madame Moun. Aucun mot, aucune phrase. Rien d’autre que des rêves muets et des espoirs évanouis.
Madame Moun a envie de pleurer devant sa feuille blanche. Mais, par la fenêtre, un rayon de soleil vient chatouiller sa joue. Le soleil est chaud, le soleil est beau. Derrière le carreau, il chuchote, il appelle :
– Madame Moun, regarde ! le ciel, les nuages… l’immensité de l’infini ! Madame Moun, respire ! les fleurs, les arbres en couleurs… le parfum du printemps ! Madame Moun, goûte ! les fruits sucrés, les saveurs oubliées… le goût de la liberté !
Madame Moun regarde.
Madame Moun respire.
Madame Moun goûte.
Comme c’est beau, comme c’est bon, comme c’est doux, le printemps en liberté !
Alors, madame Moun prend la feuille de papier blanc. Elle plie ici, là, et puis ici. Deux ailes opalines, un bec blanc… Sous ses doigts, une jolie grue de papier a pris naissance. Madame Moun se fait toute petite, aussi minuscule qu’un joli mot de printemps, aussi légère qu’une gentille phrase désinvolte. Puis elle se laisse glisser doucement sur l’oiseau blanc.
Hop, dans le ciel bleu, madame Moun s’est évadée !
Hop, dans l’immensité du printemps, madame Moun s’est échappée !
Hop, avec les mots voyageurs, madame Moun est partie inspirer la liberté !

11 commentaires:

Cinta a dit…

Que c'est belle cette histoire! Il vaut bien un nuit d'imsomne :)

San-tooshy a dit…

je t'ai envoyé un petit mail et je ravie pour cette histoire ^--^

Geisha Line a dit…

Merci !

Je ne sais pas vous, mais moi je n'ai qu'une hâte : qu'un rayon de soleil vienne toquer à ma fenêtre et m'enlever très loin d'ici !

Alice a dit…

Elle est très belle cette histoire ! Et très astucieuse ! Bravo :-)

Si je puis me permettre, j'émets juste une réserve sur la dernière phrase : je trouve que son coté didactique alourdit un peu ce final en nuage...

Geisha Line a dit…

Merci Alice !
J'aime bien les commentaires constructifs : ça aide à avancer ! Peut-être en effet que la dernière phrase est un peu lourde... Je vais voir comment on pourrait la tourner autrement. Mais j'aimais bien l'idée de finir en citant le mot "inspirer"... Bon, faut que je réfléchisse !

nicole a dit…

très positive cette nuit blanche!
Et ramène nous plein de mots de ton voyage!!

Le p'tit Lu a dit…

Franchement formidable... houaaah dommage que ce ne soit pas autobiographique... comme cela doit-être agréable de cotoyer tous ces mots, Bravo bravo et encore bravo, je n'ai pas toujours le courage de lire les textes sur les blog mais là... je suis resté scotché, et je suis parti en voyage... je m'en rappelle, c'était le printemps ;)
Merci

Geisha Line a dit…

Merci pour ces jolis mots, p'tit Lu ! Ca fait super plaisir !
Mais tu sais, en fait, l'histoire est quand même pas mal autobiographique ! Madame Moun, c'est moi... mais chut, c'est un secret !

Rebz a dit…

je viens de blog de Sabdra, pour décourvir cette très jolie histoire au goût de liberté !! elle est vraiment super !!!!!! un grand bravo !

Sabbio a dit…

Magnifique histoire et ton écriture est superbe! :)

Stephanie M. a dit…

Que c'est beau!!! Un grand bravo pour cette histoire de maux... heu, je veux dire "de mots"! ^_¨